Alors que l’intelligence artificielle transforme en profondeur le monde professionnel, une question devient urgente : que reste-t-il du rôle de l’humain lorsque les algorithmes prennent les décisions ? Pour la fédération syndicale américaine AFL-CIO, qui représente plus de 15 millions de travailleurs, la réponse passe par un mot d’ordre : Workers First.
Cette initiative, lancée en octobre 2025, ne vise pas à bloquer l’innovation. Elle cherche à en reprendre le contrôle. Dans un contexte où l’IA est capable de superviser, noter, recruter et même licencier, les syndicats veulent s’assurer que les travailleurs ne soient pas les grands oubliés de cette automatisation.
Un principe : l’IA ne doit pas remplacer sans négociation
Contrairement à certaines positions conservatrices, Workers First ne s’oppose pas à l’IA en entreprise. Ce que l’initiative conteste, c’est son déploiement non régulé, souvent opaque, parfois imposé sans dialogue. Le syndicat affirme que l’IA peut coexister avec le travail humain, à condition de respecter quelques principes fondamentaux :
- Supervision humaine obligatoire dans les décisions à fort impact (embauche, licenciement, évaluation).
- Transparence des systèmes : les travailleurs doivent savoir comment fonctionnent les outils qui les évaluent ou les surveillent.
- Négociation collective préalable avant tout déploiement de technologie algorithmique.
- Protection contre la surveillance intrusive ou les usages détournés des données personnelles.
Il ne s’agit donc pas de refuser le progrès, mais de l’encadrer au bénéfice de tous — pas seulement des directions d’entreprise ou des actionnaires.
Une réponse à l’automatisation sauvage
L’AFL-CIO ne parle pas dans le vide. Ces dernières années, plusieurs cas ont mis en lumière les dérives possibles de l’IA au travail : plateformes logistiques où l’algorithme calcule le rendement et sanctionne automatiquement, outils RH automatisés aux critères biaisés, ou encore surveillance constante par caméra ou tracking logiciel.
Dans un monde où “l’humain dans la boucle” devient optionnel, Workers First milite pour une IA augmentée de responsabilité. L’idée est simple : si une entreprise introduit une IA qui peut impacter l’emploi, elle doit rendre des comptes, impliquer ses salariés et éviter toute forme de déshumanisation.
Un mouvement qui dépasse les États-Unis
Si l’AFL-CIO est à l’origine de l’initiative, le mouvement trouve écho dans d’autres régions du monde :
- Au Royaume-Uni, le Trade Union Congress (TUC) milite pour une loi sur les “droits face à l’IA”.
- Dans l’Union Européenne, plusieurs conventions collectives commencent à intégrer des clauses sur la gestion algorithmique.
- Des organisations comme UNI Global Union publient déjà des guides pour aider les syndicats à négocier autour de l’IA.
Il existe donc un début de front syndical international sur l’enjeu du déploiement éthique de l’intelligence artificielle.
L’IA est-elle compatible avec les droits sociaux ?
C’est tout l’enjeu. Pour les syndicats, l’IA ne doit pas être une manière de contourner le droit du travail. Elle doit au contraire s’inscrire dans un cadre existant, voire le renforcer.
À travers Workers First, l’ambition est aussi politique : faire pression pour que les législateurs mettent en place des lois contraignantes. L’initiative appelle à des audits indépendants, des règles de transparence algorithmique, et des protections équitables pour les salariés impactés par les outils d’automatisation.
Une vision du futur du travail
Workers First propose une vision intermédiaire entre deux extrêmes. Ce n’est ni le rejet de la technologie, ni la soumission à un futur 100 % automatisé. C’est un appel à co-construire un avenir où l’IA est un outil, pas une autorité.
Et c’est probablement là que réside l’enjeu principal : dans une époque qui avance vite, trop vite parfois, qui décide des règles du jeu technologique ? Et qui veille à ce que les humains ne deviennent pas de simples variables d’ajustement dans les modèles d’optimisation ?
Sources principales :
– AFL-CIO – Workers First Initiative on AI
– The Verge – “Worker-centered AI” (oct. 2025)
– Axios – “AI guidelines from AFL-CIO”
– UNI Global Union
– TUC UK
– Eurofound