Il ressemble à une simple chemise hawaïenne un peu criarde. Pour une intelligence artificielle chargée de repérer des humains dans la rue, c’est pourtant un piège presque parfait. L’artiste berlinois Simon Weckert vient de dévoiler Digital Camouflage, un vêtement conçu pour tromper les systèmes de vision par ordinateur, et le contexte dans lequel il l’a créé rend le projet particulièrement piquant.
Une réponse directe à la surveillance IA de Berlin
Le point de départ n’a rien d’abstrait. En août 2026, la police berlinoise a lancé un projet pilote de vidéosurveillance par IA à Kottbusser Tor, un carrefour très fréquenté de la ville. Contrairement à une caméra classique, ce système ne se contente pas de filmer : il classe en continu le comportement de chaque passant entre « normal » et « suspect », sans qu’aucun motif précis ne soit nécessaire pour déclencher l’enregistrement.
C’est cette bascule, filmer tout le monde en permanence plutôt que sur signalement, que Weckert a voulu interroger avec Digital Camouflage. Le vêtement ne prétend pas protéger qui que ce soit de la police ni garantir une anonymat total. L’artiste le présente plutôt comme une image test, une façon concrète de demander combien de confiance un système de surveillance mérite avant qu’on lui confie l’espace public, alors qu’un simple tissu suffit à le mettre en défaut.
Comment un motif de tissu déjoue une IA
Le principe technique repose sur ce qu’on appelle une attaque adversariale : on manipule des données visuelles pour qu’une machine interprète mal ce qu’elle voit. Les systèmes de détection comme Yolo, utilisé pour les tests de Weckert, n’ont jamais appris ce qu’est un être humain au sens propre. Ils ont appris à quoi ressemble statistiquement un humain à partir de millions d’images d’entraînement, en repérant des contours, des contrastes, puis des motifs plus complexes comme la silhouette tête épaules ou les proportions d’un corps.
Le motif du vêtement vise précisément ces indices là. Il génère un bruit visuel à haute fréquence et de fausses caractéristiques selon l’angle de vue, suffisant pour perturber la cohérence dont l’algorithme a besoin pour reconnaître une personne.
Les tentatives précédentes de ce type utilisaient souvent un patch imprimé fixe, sur un sac ou un tee shirt par exemple, qui perdait son efficacité dès que le tissu se froissait ou que l’angle changeait. C’est ce qu’on appelle le problème du segment manquant. Digital Camouflage y répond avec une texture adversariale continue, générée par une méthode d’IA générative appelée TC EGA, qui couvre l’intégralité du vêtement sans interruption, y compris sur les boutons et les coutures.
Le même artiste qui avait piégé Google Maps
Les habitués du milieu tech reconnaîtront peut être le nom. Simon Weckert est aussi l’auteur d’un canular resté célèbre en 2020 : il avait provoqué un faux bouchon sur Google Maps en promenant un chariot rempli de 99 smartphones allumés dans une rue vide de Berlin, trompant l’algorithme de trafic de Google qui interprétait cette concentration de téléphones comme des voitures à l’arrêt.
On retrouve dans Digital Camouflage la même approche : plutôt que d’expliquer une faille technique en théorie, la démontrer dans l’espace public, de façon presque ludique, pour forcer une réflexion plus large sur la confiance qu’on accorde aux systèmes automatisés.
Un débat qui dépasse Berlin
Le projet arrive à un moment particulier. Aux États-Unis, la surveillance automatisée s’est généralisée depuis plusieurs années, avec plus de cent mille caméras en réseau qui enregistrent véhicules et déplacements dans des milliers de villes, alimentant des bases de données consultables par la police et certaines agences fédérales sans mandat. En 2026, le mouvement inverse a pris de l’ampleur : plusieurs communes ont voté l’annulation de leurs contrats de vidéosurveillance, et des associations de défense des libertés civiles font campagne pour démanteler ces réseaux.
Digital Camouflage se place exactement à cette intersection, entre une technologie qui s’installe et une contestation qui grandit. Le vêtement a été présenté cette année au festival Ars Electronica, aux côtés d’autres pièces du même esprit, comme un tricot conçu pour protéger les données biométriques du visage sans avoir à le couvrir.
Reste une question que Weckert pose sans vraiment y répondre : si un motif de tissu suffit à faire disparaître quelqu’un aux yeux d’une IA, quelle valeur accorder vraiment à ce que ces systèmes prétendent voir ?